Greg Egan: Multiverse Opéra.

Lorsque les amateurs de science-fiction s'interrogent sur les auteurs ambitieux, novateurs, à la pointe du genre, un nom revient forcément : Greg Egan. La littérature de SF à pour principe d'utiliser des idées originales, d'explorer les conséquences des dernières avancées de la science. Greg Egan s'est fait une spécialité de mener ce principe à son paroxysme. Ses romans utilisent la science non comme un simple décors mais comme un pilier de l'intrigue. Ils se terminent par des considérations métaphysiques stupéfiantes où la réalité même de notre monde est remise en cause.

Une telle attitude possède des inconvénients. Le lecteur doit participer activement, adhérer (même temporairement) aux postulats du roman, faire un effort pour comprendre des concepts plutôt abstraits. De bonnes connaissances en physique, biologie, mathématique et informatique ne sont pas forcément nécessaires mais quand même bien utiles. Le lecture d'un roman de Greg Egan n'est jamais facile. Un passage important de description et d'explication peut passionner un lecteur et sembler bien aride pour un autre. Autrement dit, la qualité des textes d'Egan pour un "vrai" lecteur de science-fiction se fait forcément au détriment de critères purement littéraires comme la lisibilité, le rythme...

L'objet de cet article est d'examiner les deux romans de Greg Egan qui ne sont pas encore traduits en français : "Diaspora" et "Schild's Ladder". Comment se comparent-ils aux précédents romans ? Abordent-t-ils des thèmes commun ? Sont-ils aussi débordant d'idées novatrices ?

Les romans déjà traduit se déroulent tous dans un futur proche, même si la technologie a eu le temps d'évoluer et d'avoir un impact important sur la société. Ainsi dans "La cité des permutants", en 2050, il est possible de faire une "copie" de son esprit et ainsi de vivre sous forme de simulation informatique dans un univers virtuel. Dans "Isolation", en 2067 des nanomachines sont capables de modifier le cerveau pour y ajouter des fonctionnalités plus ou moins utiles comme celle d'optimiser sa vigilance ou celle de voir les étoiles disparues.

"Diaspora" et "Schild's Ladder" se situent dans un avenir lointain. L'humanité a profondément évolué. Elle prend trois formes différentes dans "Diaspora". Les "Citizens" sont les habitants des cités informatiques, être logiciels qui sont soit des humains qui ont pris cette forme soit des intelligences artificielles originales. Les "Gleisners" sont des esprits humains transférés dans des robots. Ils tiennent particulièrement à coeur le fait d'exister dans une enveloppe matérielle autonome. Les "Fleshers" sont restés fidèles à leurs corps biologiques. Cela dit, ils ont tellement recours au génie génétique qu'ils sont devenus la plus étrange des trois branches de l'humanité.

Ces trois états sont également présent dans "Schild's Ladder". Cependant, les différences n'y sont pas perçues comme fondamentales et les personnages changent parfois de support, même s'ils ont chacun leur préférence.

La capacité que les êtres humains ont de se modifier eux-même est déjà présente dans les romans décrivant un futur proche. Cette tendance trouve son aboutissement dans les romans situés dans un futur lointain. La question qui se pose dans chacun des cas, et c'est là un des thèmes majeurs de l'oeuvre de Greg Egan, est celle de l'identité. Dans la mesure où je peux me modifier moi-même : choisir de passer d'un support biologique à un support logiciel (ou vice-verça), me donner artificiellement de nouvelles capacités mentales ou même de nouveaux objectifs, comment puis-je savoir si je suis resté moi-même après tous ces processus.

Yatima, le personnage principal de "Diaspora" cherche la solution de cette question de l'identité dans l'étude des mathématiques. Il est de la catégorie des "citizens" et donc un algorithme. Cette algorithme est un objet mathématique. Yatima cherche à définir un invariant, une propriété de l'algorithme qui reste stable lorsqu'il se modifie lui-même. L'invariant de Yatimant représente en quelque sorte la continuité de la conscience.

Dans l'autre roman, Tchicaya utilise aussi les mathématiques comme métaphore pour définir son identité. En effet, Greg Egan n'hésite pas à faire un petit cours de math, en décrivant par quelques schémas l'échelle de Schild (d'où le titre "Schild's ladder".) Tchicaya montre ainsi que même s'il n'existe pas d'invariant de la personnalité, un individu peut se définir par un ensemble de valeur qui a évolué de manière continue le long de son histoire.

Fort heureusement, Egan ne se contente pas d'aborder le thème de l'identité sur le seul plan théorique. Ses personnages de définissent par leur appartenance à des groupes sociaux, par leurs goûts, leurs choix ou leurs erreurs passés. L'identité sexuelle est un des traits principaux par lequel un individu se perçoit lui-même et est perçu par les autres. Egan a abordé ce thème à plusieurs reprises. Dans "L'énigme de l'univers", les asexes n'affichent aucun caractère sexuel et ont même modifié leur cerveau pour se situer à l'exact milieu entre l'homme et la femme.

Les citizens de "Diaspora" n'ont pas de sexe non plus. Illes utilisent un pronom asexué. Certains nostalgiques se simulent tout de même un sexe et font l'amour à l'ancienne mode, mais l'acte le plus proche du coït consiste en général à s'échanger des états mentaux.

Les personnages biologiques de "Schild's Ladder" sont sexués eux, mais la distinction homme-femme y est obsolète. Les organes sexuels sont infiniment variés et changeant, ils s'adaptent en fonction de chaque couple. L'amour entre les êtres virtuels existe également mais de manière encore plus sophistiquée : le plus beau cadeau qu'il est possible de faire à son partenaire est un théorème original.

D'un roman de Greg Egan à l'autre la physique du monde est différente. Ainsi "Isolation" prend au pied de la lettre l'interprétation de Copenhague de la physique quantique : une propriété du cerveau humain provoque l'effondrement de la fonction d'onde. L'objet de "L'énigme de l'univers" est la découverte de la théorie du tout, la complète explication physique de l'univers. Sachant que les règles peuvent évoluer tant que les physiciens ne les ont pas découvertes, ce qui est une sorte de généralisation du rôle de l'observateur en physique quantique.

La physique de "Diaspora" est dérivée de la théorie des cordes. En plus d'une dimension temporelle et des trois dimensions spatiales habituelles, il existe un certain nombre de dimensions spatiales repliées sur elles-mêmes. Les personnages principaux du roman font partie de la cité Carter-Zimmerman dont la particularité est d'étudier le monde matériel. Ils rejettent la tendance de certaines cités à se plonger de plus en plus dans un monde virtuel au risque de basculer dans le solipsisme. Au cours de leur voyages, ils découvrent que l'univers visible est une infime partie d'une structure plus complexe et explorent d'autres mondes en passant par des trous de ver.

La physique de "Schild's ladder" décrit l'univers sous la forme d'un graphe (un objet mathématique constitué d'un ensemble de noeuds réliés par des arêtes). Cette physique est librement inspirée de la théorie quantique de la gravitation, qui est elle-même déjà considéré comme très spéculative. Au début du roman, elle correspond tellement bien aux observations qu'elle est considérée comme la théorie du tout. Cependant, une expérience met à mal cette théorie et montre que les lois qui régissent le graphe ne sont pas celle que les physiciens croyaient. Ils découvrent que la stabilité même de l'univers n'est pas acquise. Si le monde ne se détruit pas lui- même en un instant, c'est uniquement parce que si cela se produisait il n'y aurait plus personne pour le constater : la stabilité apparente de l'univers repose sur le principe anthropique.

Cela rejoint les conclusions de "L'énigme de l'univers", "Isolation" ou de "La cité des permutants". L'univers physique n'a pas de réalité intrinsèque. Il existe une infinité de mondes et leur aspect tangible ne tient qu'au fait qu'ils sont observés de l'intérieur. "Diaspora" et "Schild's ladder" sont dans la lignée de ces trois romans, avec peut-être encore plus de ces fabuleux délires métaphysiques. Cet aspect était pratiquement absent de "Téranésie", que je considère comme un Greg Egan light (ce qui avait été salué par une partie de la critique.)

S'il faut choisir entre les deux, je conseille "Diaspora" plutôt que "Schild's ladder". Il commence par une remarquable description de la naissance d'une intelligence artificielle. Le lecteur découvre le monde par les yeux de cette jeune I.A. et entre ainsi naturellement dans le roman. "Schild's ladder" est d'un abord plus difficile mais en contrepartie encore plus ambitieux.


Bibliographie des romans de Greg Egan et de leur traduction en français.

(Extrait du site de Greg Egan)

  • An Unusual Angle (1983)
  • Quarantine (1992)
    • Isolation (2000)
  • Permutation City (1994)
    • La cité des permutants (1996)
  • Distress (1995)
    • L'énigme de l'univers (1997)
  • Diaspora (1997)
  • Teranesia (1999)
    • Téranésie (2001)
  • Schild's Ladder (2002)